Coloration capillaire et rétine : quand les amines aromatiques miment la toxicité des inhibiteurs de MEK
Une baisse visuelle quelques jours après une coloration capillaire : le lien paraît improbable. Pourtant, une observation publiée en 2024, dans JAMA Ophthalmology (1) décrit une rétinopathie très particulière associée à l’utilisation de teintures contenant des amines aromatiques. Une entité rare, mais dont l’aspect OCT mérite d’être connu.
Par le Dr Isabelle Aknin, présidente de l’ARMD
1- Une rétinopathie au nom difficile à retenir
Les auteurs l’ont baptisée RAHDAA, pour Retinopathy Associated with the use of Hair Dye Aromatic Amines : rétinopathie associée à l’utilisation de teintures capillaires contenant des amines aromatiques.
Cette entité avait déjà été rapportée chez trois femmes d’âge moyen exposées à ce type de coloration (2). Elle se caractérise par l’apparition de multiples décollements séreux rétiniens bilatéraux, principalement au pôle postérieur, avec un aspect particulièrement évocateur en OCT.
L’observation publiée par Chirpaz et collaborateurs concerne une patiente de 61 ans, sans antécédent médical notable, consultant pour un flou visuel bilatéral apparu quelques jours après s’être teint les cheveux.
La coloration utilisée contenait de la paraphénylènediamine (PPD), une amine aromatique fréquemment utilisée dans les colorations capillaires permanentes.
L’acuité visuelle initiale était de 20/40 à droite et 20/20 à gauche.
2- Un OCT spectaculaire
L’OCT révélait de multiples décollements séreux rétiniens bilatéraux, essentiellement localisés au pôle postérieur, associés à un épaississement diffus de la rétine neurosensorielle. L’autofluorescence montrait des zones hypoautofluorescentes correspondant aux décollements séreux.
Le point particulièrement intéressant est l’absence des signes habituels qui auraient orienté vers une choriorétinopathie séreuse centrale : la choroïde sous-fovéolaire mesurait environ 250 µm, sans dilatation vasculaire choroïdienne anormale ni autre argument typique de pachychoroïde.
Autrement dit, devant ces multiples décollements séreux, l’imagerie ne retrouvait pas le mécanisme de fuite classiquement attendu dans une CRSC.
3- Un air de déjà-vu : les inhibiteurs de MEK
C’est probablement l’élément le plus frappant de cette observation. L’aspect est extrêmement proche de celui des rétinopathies observées sous inhibiteurs de MEK, (3) traitements utilisés notamment en oncologie. (4)
Ces médicaments peuvent provoquer des décollements séreux multiples, souvent bilatéraux et multifocaux, parfois sans fuite angiographique évidente.
La ressemblance pourrait ne pas être fortuite.
4- Une hypothèse physiopathologique
La paraphénylènediamine pourrait interférer avec la voie de signalisation MAPK, dont font précisément partie MEK1 et MEK2. Les auteurs évoquent ainsi un mécanisme susceptible d’expliquer la proximité phénotypique entre les deux atteintes. Il s’agit cependant d’une hypothèse : cette association ne permet pas encore d’affirmer un mécanisme causal définitif.
5- Un diagnostic… d’exclusion
Avant d’accuser la coloration capillaire, il faut évidemment éliminer les autres causes de décollements séreux multiples.
Les auteurs insistent notamment sur plusieurs diagnostics différentiels, parmi lesquels :
- la choriorétinopathie séreuse centrale ;
- certaines maladies inflammatoires ou systémiques comme la sarcoïdose ;
- le lymphome oculocérébral ;
- la vitelliforme exsudative polymorphe aiguë ;
- et bien sûr une éventuelle exposition à des médicaments susceptibles de provoquer un tableau similaire.
Le diagnostic de RAHDAA repose donc sur un faisceau d’arguments : exposition récente à une coloration contenant des amines aromatiques, délai compatible entre l’exposition et les symptômes, aspect OCT caractéristique et exclusion des principales autres causes.
6- Que se passe-t-il lorsqu’on arrête la coloration ?
L’évolution est plutôt rassurante.
Après l’arrêt de la coloration contenant des amines aromatiques, les décollements séreux ont progressivement disparu. À quatre mois, ils avaient complément disparu et l’acuité visuelle de l’œil droit était remontée à 20/20.
Cependant, tout n’est pas revenu exactement à l’état initial : des dépôts sous-rétiniens hyperautofluorescents ont persisté dans les deux yeux.
Fait intéressant, quatre ans plus tard, la patiente utilisait de nouveau des teintures capillaires, mais sans amines aromatiques, sans récidive de la rétinopathie.
Take-home message
Nous retiendrons que cette rétinopathie est probablement exceptionnelle et il ne s’agit évidemment pas d’alarmer toutes les personnes qui se teignent les cheveux!
Mais ce cas rappelle quelque chose d’essentiel en rétine : devant une image inhabituelle, l’interrogatoire reste parfois aussi important que l’OCT.
Lorsque l’on observe des décollements séreux multiples, bilatéraux, sans explication évidente et ressemblant à une rétinopathie sous inhibiteur de MEK, il peut donc être utile d’ajouter une question très simple :
« Avez-vous récemment changé ou refait votre coloration capillaire ? »
Une question à laquelle peu d’entre nous auraient pensé spontanément.
Et qui montre une nouvelle fois que, lorsqu’il s’agit de rétine, même un détail apparemment très éloigné de l’œil peut parfois donner la clé du diagnostic.
Référence
- Chirpaz N, Bricout M, Elbany S, et al. Retinopathy associated with hair dye. JAMA Ophthalmol.2024;142:1094-1096; doi:10.1001/jamaophthalmol.2024.3453
- Faure C, Salamé N, Cahuzac A, Mauget-Faÿsse M, Scemama C. Hair dye-induced retinopathy mimicking MEK-inhibitor retinopathy. Retin Cases Brief Rep. 2022;16:329-332; doi:10.1097/ICB.0000000000000969
- Murata C, Murakami Y, Fukui T, et al. Serous retinal detachment without leakage on fluorescein/indocyanine angiography in MEK inhibitor-associated retinopathy. Case Rep Ophthalmol. 2022;13:542-549; doi:10.1159/000524558
- MDuncan KE, Chang LY, Patronas M. MEK inhibitors: a new class of chemotherapeutic agents with ocular toxicity. Eye (Lond). 2015;29:1003-1012; doi:10.1038/eye.2015.82





