« Elle a 82 ans, un astigmatisme à 1,75 D… on lui met une torique ou on ne s’embête pas ? »
Une question qu’on se pose en consultation, et la réponse spontanée est trop souvent dictée par l’âge plutôt que par la clinique. Le seuil des 80 ans fait peur, et le fameux « est-ce que ça vaut le coup ? » est l’une des phrases les plus dangereuses en médecine, parce qu’elle mélange sans le dire des questions différentes :
- est-ce que ça fonctionne ?
- est-ce que ça coûte trop cher pour ce que ça rapporte ?
Une étude chinoise publiée en août 2025 apportait des réponses chiffrées aux deux questions.
Par le Dr Isabelle Aknin, présidente de l’ARMD
L’étude
Sun et al., Ophthalmic Research, août 2025 : une cohorte rétrospective de 50 yeux chez 50 patients de 80 ans et plus, tous porteurs d’un astigmatisme cornéen ≥ 1,5 D.
- 25 yeux ont reçu un implant torique,
- 25 un implant monofocal classique.
Résultats comparés à 3 mois : acuité visuelle non corrigée, astigmatisme résiduel, et, fait plus original, une analyse médico-économique complète avec QALY et ICER.
Pour les non-familiers de ces sigles
• QALY (années de vie ajustées sur la qualité) : on ne compte pas seulement les années vécues, mais aussi leur qualité. Une année passée à bien voir et à rester autonome « vaut » plus qu’une année passée à mal voir.
• ICER : combien coûte, concrètement, le fait de gagner une année de vie de bonne qualité en plus avec l’implant le plus cher. En dessous du seuil que le système de santé du pays juge acceptable, l’intervention est dite « coût-efficace ».
Les résultats
À 3 mois, le groupe torique fait significativement mieux sur les deux critères visuels (p < 0,0001) : meilleure acuité non corrigée, astigmatisme résiduel plus faible que dans le groupe monofocal.
Côté qualité de vie : 4,04 ± 0,25 QALY pour le groupe torique contre 3,78 ± 0,26 QALY pour le groupe monofocal.
Et le point qui change la donne : l’ICER médian ressort à 11 222 CNY (≈ 1 753 USD) par QALY gagné, très en dessous du seuil de coût-efficacité chinois, fixé à 80 976 CNY (≈ 12 653 USD) par QALY.
En clair
Chez un patient de plus de 80 ans, sans autre pathologie limitant le pronostic visuel, poser une torique n’est pas un caprice esthétique ni un pari financier hasardeux : c’est, chiffres à l’appui, l’un des meilleurs investissements qu’on puisse faire pour sa vision et sa qualité de vie restante.
L’âge, en soi, n’est pas une contre-indication. La vraie question reste (comme toujours) l’espérance de vie fonctionnelle du patient, pas son état civil.
Référence
Sun J, Li B, Zhu B, Miao Y, Sun Q, Jin H, Zheng Y, Lin S, Zou H, Ma Y. Visual outcomes and cost-utility analyses of toric intraocular lens implantation in cataract patients over 80 with corneal astigmatism: a retrospective cohort study. Ophthalmic Res. 2025 Aug 27:1-16.





