Diabète : et si l’anémie augmentait le risque d’œdème maculaire ?
Une vaste étude rétrospective suggère une relation graduelle entre la baisse de l’hémoglobine, la survenue d’un œdème maculaire diabétique et le recours aux injections d’anti-VEGF.
Par le Dr Isabelle Aknin, présidente de l’ARMD
1. On surveille l’HbA1c… mais pense-t-on au taux d’hémoglobine ?
Chez un patient diabétique, nous surveillons l’équilibre glycémique, la pression artérielle, la fonction rénale et les autres facteurs de risque vasculaire. L’hémoglobine « tout court », celle qui transporte l’oxygène dans les globules rouges, est moins souvent au premier plan de notre raisonnement ophtalmologique.
Une étude publiée dans Ophthalmology Retina invite pourtant à regarder l’anémie de plus près. Ses auteurs ont recherché s’il existait une relation entre sa sévérité et le risque, à un an, de développer un œdème maculaire diabétique (OMD), ainsi que de recevoir des injections intravitréennes d’anti-VEGF.
2. L’étude
Plus de 127 000 patients étudiés
Cette étude multicentrique rétrospective a utilisé le réseau américain TriNetX. Elle a inclus 127 260 patients ayant un diabète de type 2 nouvellement enregistré, sans atteinte oculaire diabétique connue au départ.
Les patients ont été répartis selon leur taux d’hémoglobine, puis comparés après appariement par score de propension afin d’équilibrer les principales caractéristiques mesurées.
Les auteurs ont également mené des analyses séparées selon le sexe, une analyse de sensibilité concernant la supplémentation en fer, ainsi que plusieurs tests destinés à apprécier la solidité des résultats face à d’éventuels facteurs de confusion.
Un risque qui augmente à mesure que l’hémoglobine diminue
Le résultat principal est clair : plus l’anémie est sévère, plus le risque d’OMD au cours de l’année suivante augmente, comparativement aux patients ayant une hémoglobine normale.
| Sévérité de l’anémie | Hazard ratio d’OMD | Augmentation relative du risque |
| Légère | 1,47 | 47 % |
| Modérée basse | 1,66 | 66 % |
| Modérée haute | 1,99 | Risque presque doublé |
| Sévère | 2,32 | Risque multiplié par 2,32 |
Le besoin d’injections d’anti-VEGF suivait lui aussi une tendance croissante jusqu’à l’anémie modérée haute (HR 1,86), avant d’atteindre un plateau dans le groupe présentant une anémie sévère (HR 1,78). Le gradient d’association avec l’OMD était retrouvé chez les femmes comme chez les hommes.
3. Le fer réduirait-il le risque ?
Dans une analyse de sensibilité portant sur 19 214 patients dont l’hémoglobine était inférieure à 12 g/dL, ceux qui avaient commencé une supplémentation en fer dans les six mois présentaient un risque d’OMD à un an inférieur de 14 % à celui de témoins appariés (HR 0,86 ; IC à 95 % : 0,75–0,99).
Attention toutefois : ce résultat ne démontre pas que le fer prévient l’OMD. Il s’agit d’une association issue de données rétrospectives.
L’indication du fer, la cause de l’anémie, l’observance, l’évolution du taux d’hémoglobine et d’autres différences entre les patients n’étaient pas connues, et peuvent encore influencer le résultat. Un essai prospectif serait nécessaire avant d’en tirer une recommandation thérapeutique ophtalmologique.
4. Pourquoi cette association est-elle plausible ?
L’anémie diminue la capacité du sang à transporter l’oxygène. Chez un patient diabétique dont la microcirculation rétinienne peut déjà être fragilisée, une hypoxie supplémentaire pourrait favoriser l’expression de médiateurs tels que le VEGF, accroître la perméabilité vasculaire et contribuer à l’apparition d’un œdème maculaire. Cette hypothèse physiopathologique est cohérente, mais elle ne suffit pas à prouver un lien causal.
5. Ce que cette étude peut changer en pratique
- Ne pas limiter l’évaluation du patient diabétique à l’œil et à l’HbA1c : une numération formule sanguine récente peut apporter une information systémique pertinente.
- En cas d’anémie connue ou suspectée, encourager une évaluation par le médecin traitant afin d’en rechercher la cause et de la prendre en charge de façon appropriée.
- Considérer l’anémie comme un marqueur possible de risque accru, sans en faire à ce stade un critère autonome de dépistage, de rythme de surveillance ou de traitement intravitréen.
- Ne pas prescrire de fer sans confirmation d’une carence et sans bilan étiologique : toutes les anémies ne relèvent pas d’une supplémentation martiale.
6. Take-home message
L’anémie pourrait être un facteur systémique modifiable associé à l’OMD. Cette étude met en évidence une relation dose-effet robuste : lorsque l’hémoglobine baisse, le risque d’OMD augmente. Elle rappelle surtout une évidence parfois oubliée à l’heure de l’imagerie multimodale : derrière l’OCT, il y a un patient entier.
Référence
Muayad J, Butt FR, Loya A, et al. Systemic Anemia and the Risk of Diabetic Macular Edema and Anti-VEGF Injections. Ophthalmology Retina. Publication en ligne le 26 juin 2026. Article S2468-6530(26)00314-3.





