Sémaglutide et NOIA : ce que dit vraiment le consensus NANOS–AAO
« Je prends de l’Ozempic. Est-ce que je peux devenir aveugle ? » La question finit par arriver en consultation. Et il y a deux (mauvaises) réponses trop faciles :
- Aucun risque et
- Arrêtez tout immédiatement.
Un consensus publié en août 2026 dans Ophthalmology par la North American Neuro-Ophthalmology Society (NANOS) et l’American Academy of Ophthalmology (AAO) nous oblige à faire mieux.
Par le Dr Isabelle Aknin, présidente de l’ARMD
1- De quoi parle-t-on ?
La neuropathie optique ischémique antérieure non artéritique, ou NOIA-NA, se manifeste généralement par une baisse brutale et indolore de la vision. Elle est rare, mais ses conséquences peuvent être durables.
Les facteurs de risques sont entre autres :
- Diabète
- hypertension
- maladies cardiovasculaires
- apnée du sommeil
Autrement dit, les personnes auxquelles on prescrit ces médicaments ne partent pas toutes avec le même risque.
Le signal concerne surtout la sémaglutide : Ozempic, Wegovy et Rybelsus. La question posée par les auteurs est précise : les patients sous ce traitement font-ils davantage de NOIA-NA que des patients comparables recevant d’autres traitements ? Et, si oui, le médicament en est-il la cause ?
2- Le résultat statistique
Un risque multiplié par 2 ?
Oui, mais de quel risque parle-t-on ?
Plusieurs grandes études observationnelles suggèrent une association. Après examen de l’ensemble des données, les auteurs jugent qu’un éventuel sur-risque serait plutôt de l’ordre de 2 fois le risque de base, bien en dessous des estimations spectaculaires de la première étude réalisée dans un centre spécialisé.
« 2 fois plus » fait peur.
Pourtant, dans une cohorte TriNetX citée par le consensus, la NOIA-NA est survenue en deux ans chez 0,04% des patients recevant sémaglutide ou tirzépatide, contre 0,02% des comparateurs.
Cela représente environ deux cas supplémentaires pour 10 000 patients dans cette cohorte et sur cette durée.
3- Désaccord USA/Europe
L’Agence européenne des médicaments (EMA) estime pour sa part l’excès associé à la sémaglutide à environ un cas supplémentaire pour 10 000 personnes traitées pendant un an. Ces nombres proviennent de populations et de méthodes différentes : ils ne sont pas interchangeables et ne prédisent pas le risque d’un patient donné.
L’EMA classe la NOIA-NA parmi les effets indésirables très rares de la sémaglutide.
Les auteurs américains soulignent, eux, que l’association reste à confirmer et que la causalité n’est pas démontrée. Les deux lectures s’accordent sur un point utile au cabinet : le risque absolu est faible.
4- Pourquoi n’a-t-on pas déjà tranché ?
Parce que les résultats ne vont pas tous dans le même sens. Certaines bases de données trouvent un signal, d’autres non. Les études reposent souvent sur des codes de diagnostic qui ne permettent pas de vérifier chaque NOIA-NA. Et la maladie étant rare, même les essais randomisés comptent trop peu d’événements pour clore le débat.
Reste aussi la question qui nous accompagne en médecine : le patient reçoit-il la sémaglutide parce qu’il présente déjà un diabète ou des facteurs vasculaires qui augmentent son risque de NOIA ? Les ajustements statistiques tentent d’y répondre sans effacer toute incertitude.
Les autres agonistes du récepteur du GLP-1 ont été moins étudiés. Quelques signaux existent pour l’exénatide ou le liraglutide ; les données sur le tirzépatide et le dulaglutide restent insuffisantes pour conclure. On ne peut donc ni attribuer ce risque à toute la classe, ni promettre qu’un changement de molécule le supprimerait.
5- Que dire au patient, concrètement ?
Une phrase du genre :
On surveille un possible lien entre la sémaglutide et une atteinte rare du nerf optique.
Le risque reste faible et les études ne prouvent pas que le médicament en est la cause. Si votre vision baisse soudainement, faites-vous examiner en urgence et signalez votre traitement. Nous déciderons ensemble de la suite avec le médecin qui vous le prescrit.
Une baisse visuelle soudaine appelle une évaluation ophtalmologique immédiate. Ce n’est pas le moment de conclure à une NOIA-NA au téléphone ni d’attendre le prochain rendez-vous.
6- Et si la NOIA-NA est confirmée ?
Ici, il existe une vraie divergence. L’EMA recommande d’arrêter la sémaglutide en cas de NOIA-NA confirmée.
Le consensus NANOS–AAO ne recommande pas un arrêt automatique, mais une décision individualisée avec le patient et les médecins qui suivent son diabète, son obésité ou son risque cardiovasculaire.
=> Pour un patient pris en charge en Europe, la recommandation de l’EMA et les informations du produit doivent être prises en compte dans cette discussion.
La décision ne relève donc pas du seul ophtalmologiste : il faut confirmer le diagnostic, communiquer rapidement avec le prescripteur, apprécier les bénéfices du traitement, les alternatives et le risque propre au patient. Chez quelqu’un qui a déjà perdu la vision d’un œil ou présenté une NOIA-NA, les auteurs recommandent aussi d’expliquer l’incertitude avant d’instaurer ou de poursuivre le traitement ; les données spécifiques à ces patients manquent.
Take-home message
La bonne question n’est pas « faut-il faire peur ? » mais « comment donner à ce patient une information juste et prendre avec lui la bonne décision ? »
Et pourquoi parler de nerf optique sur le site de l’ARMD ? Parce que nos patients diabétiques, ainsi que ceux sous ces traitements, sont déjà dans nos salles d’attente.
Et parce que j’en ai envie.
Référence
Référence principale — DeParis SW, Oke I, Gaier ED, et al. Glucagon-Like Peptide-1 Receptor Agonists and the Risk of Non-Arteritic Anterior Ischemic Optic Neuropathy: A Consensus Statement by the North American Neuro-Ophthalmology Society and the American Academy of Ophthalmology. Ophthalmology. 2026;133(8):1029–1035. doi:10.1016/j.ophtha.2026.04.008. Read the full article.
Source réglementaire — European Medicines Agency, PRAC. NAION is a very rare side effect of semaglutide medicines Ozempic, Rybelsus and Wegovy, juin 2025.





