Rencontre avec Cati Albou-Ganem, Ophtalmologiste hyper-spécialiste en chirurgie réfractive et cataracte, Fondatrice de la SOFEM
Le parcours de Cati Albou-Ganem, ophtalmologiste spécialisée en chirurgie réfractive et de la cataracte, révèle une passion précoce pour la l’ophtalmologie. Fondatrice de la SOFEM, son engagement illustre des contributions notables dans le domaine. Rencontre avec une chirurgienne passionnée dont la trajectoire montre que vie de famille et accomplissement professionnel ne sont pas incompatibles, l’un des messages qu’elle souhaite faire passer aux jeunes femmes chirurgiennes.
Pourquoi avez-vous choisi l’ophtalmologie?
Cati Albou-Ganem. La médecine a toujours été une affaire de famille. Mon grand-père était chirurgien. Mon père était ophtalmologiste et chef de service à la fondation Rothschild à Paris. Mais il consultait également l’après-midi dans l’appartement que nous occupions et quand il avait terminé, j’allais souvent regarder les instruments dont il se servait pour examiner les yeux de ses patients. Je lui posais des tas de questions, je voyais bien dans toutes ses réponses qu’il était passionné par son métier.
Lorsque j’ai eu 10 ans, ma maîtresse d’école qui connaissait le métier de mon père, m’a demandé de faire un exposé sur l’œil. Évidemment, mon père m’a aidé à le préparer, et je me souviens que je me suis totalement investie dans cet exercice. C’est comme cela que ma passion est née. Car peu de temps après mon exposé, j’ai demandé à mon père l’autorisation de l’accompagner au bloc opératoire. Je devais normalement me contenter de regarder une opération de la cataracte, mais par chance, un des assistants n’avait pas d’aide opératoire et mon père m’a proposé d’occuper cette fonction. Il n’y avait pas grand-chose à faire, sauf « arroser la cornée » mais j’avais été chirurgienne le temps d’une matinée, et cela a confirmé tout ce que je ressentais. En sortant du bloc, j’ai dit à mon père : « plus tard, je serai comme toi, chirurgien, ophtalmologiste. ». Ma famille pensait que ce n’était qu’un intérêt passager, mais ma passion naissante m’a motivée et m’a poussé à entreprendre des études Médicales, longues et exigeantes et passer les différents concours, que sont la première année de médecine, l’internat, et enfin pour le poste de praticien hospitalier. Je n’ai jamais regretté ce choix. Et aujourd’hui encore, j’exerce ce métier avec passion.
Et pourquoi avez-vous choisi plus particulièrement la spécialisation en chirurgie réfractive et cataracte?
Cati Albou-Ganem. Après l’internat, j’ai été nommée assistante dans le service du professeur Sylvie Limon au CHNO des Quinze-Vingts. Sylvie Limon était une des spécialistes incontestées de la rétine, elle faisait autorité en la matière. Elle était capable d’opérer des heures durant avec un simple ophtalmoscope. Là où je ne distinguais pas grand-chose, elle voyait parfaitement le fond d’œil, avait une vision du relief en monoculaire. Aujourd’hui l’ophtalmoscopie est totalement obsolète. Le microscope et les lentilles l’ont remplacé très avantageusement et sont beaucoup plus aisés d’utilisation. La chirurgie de la rétine d’alors était par ailleurs ingrate. Ses résultats aléatoires. J’avais déjà commencé à m’intéresser à la chirurgie réfractive en réalisant des kératotomies radiaires qui permettait de traiter la myopie en pratiquant des incisions plus ou moins profondes dans la cornée. Puis en 1990 le premier laser Excimer a été installé aux XV-XX pour une étude multicentrique.
Le professeur Sylvie Limon m’a alors proposé d’être responsable de l’évaluation pour le service. Ce laser a marqué le début d’une véritable révolution dans le domaine de la chirurgie réfractive. J’en ai tout de suite mesuré le potentiel extraordinaire, les résultats étaient plus performants que ce que permettait la kératotomie radiaire et pourtant on était loin des résultats extraordinaires obtenus aujourd’hui. Cela a été comme une révélation et une certitude pour moi : j’ai voulu maîtriser tout ce que l’arrivée du laser excimer allait changer.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique et professionnel ?
Cati Albou-Ganem. J’ai été nommée interne des quinze-vingts en 1983. Puis après cinq ans d’internat, j’ai enchaîné avec quatre ans d’assistanat. Je me suis ensuite présentée au concours de Praticien hospitalier en 1992 que j’ai majoré ce qui m’a permis de rester dans le service du Professeur Sylvie Limon. Je me suis alors spécialisée chirurgie de la cataracte en chirurgie réfractive lorsque le 1 er laser excimer français a été installé au CHNO des Quinze-Vingts pour une évaluation. J’ai ensuite été parmi les premiers chirurgiens français à utiliser le LASIK dès 1994, ainsi qu’à poser des anneaux intra-cornéens en 1996 et à mettre des implants phaques ICL en 1995 soutenue par Sylvie Limon que je ne remercierai jamais assez.
Passionnée par les progrès constants de cette nouvelle chirurgie, j’ai décidé de commencer à publier les résultats des évaluations des nouvelles techniques de chirurgie réfractive dans les congrès nationaux et internationaux, ce qui m’a permis de rencontrer et d’échanger avec les experts dans ce domaine bien particulier.
Quelles ont été les étapes déterminantes de votre carrière ?
Cati Albou-Ganem. Les étapes déterminantes de ma carrière ont été sans conteste ma participation au conseil d’administration des sociétés savantes et mon élection comme présidente de la SAFIR , puis comme vice-présidente de la SFO. Cette chance qui m’a été donnée valait toutes les reconnaissances que je pouvais obtenir de mes pairs et surtout ont renforcé ma confiance en mes capacités.
Au même moment, j’ai créé un cabinet libéral à Paris, tout en demeurant praticien hospitalier à mi-temps, puis en continuant en tant qu’attaché aux Quinze-Vingts jusqu’en 2019. J’ai alors pu travailler avec le professeur José Sahel qui avait remplacé Sylvie Limon à la tête du service.
Mais je crois pouvoir dire que le moment déterminant dans ma carrière a été la création de la clinique de la vision en 1998, avec six autres ophtalmologistes spécialisés en chirurgie réfractive. Cette clinique a été le premier centre français libéral pour la chirurgie réfractive et elle accueille aujourd’hui près de soixante ophtalmologistes de renom, tout en étant équipée avec un matériel de pointe à la fois sur le plan diagnostique et thérapeutique. Après presque 30 ans d’existence, plus 100 000 patients y ont été opérés.
Quelles sont les principales pathologies que vous traitez au quotidien ?
Cati Albou-Ganem. Je suis spécialisée en chirurgie réfractive et cataracte.
Mon quotidien et ma passion sont de retirer les lunettes des patients dans ces 2 indications. Je me suis tout particulièrement fait connaitre dans le domaine de la correction de la presbytie aussi bien en laser qu’en implants.
Quels sont les défis posés par la chirurgie réfractive et la chirurgie de la cataracte
Cati Albou-Ganem. La chirurgie réfractive et la chirurgie de la cataracte sont devenues des interventions courantes et leurs résultats sont très performants.
Toutefois, elles rencontrent encore quelques difficultés technologiques, cliniques et économiques.
Commençons par la chirurgie réfractive : celle-ci (LASIK, PKR,SMILE, implants phaques) vise à corriger les défauts visuels tels que la myopie, l’hypermétropie, l’astigmatisme, ainsi que la presbytie. La principale difficulté consiste à obtenir une acuité visuelle supérieure à 10/10 et une vision parfaite dans toutes les conditions, en toute sécurité, et pour de nombreuses années.
Cette exigence implique d’une part une sélection draconienne des patients, afin d’éliminer les cas qui constituent des contre-indications locales et générales et d’autre part une optimisation des profils d’ablation pour améliorer la qualité de la vision ainsi que prévenir les aléas et les complications possibles (sécheresse oculaire, halos nocturnes et ectasie cornéenne).
Continuons avec les exigences de la chirurgie de la cataracte : celle-ci est l’une des interventions les plus pratiquées au monde. Son évolution vers une approche réfractive avec l’implantation de lentilles à profondeur de champ, multifocales, toriques ou non pose de nouveaux défis. En particulier, on envisage maintenant une personnalisation des implants intraoculaires (IOL) et la prédiction des résultats réactifs, notamment en cas d’astigmatisme, d’irrégularités cornéennes ou d’antécédents de chirurgie réfractive. On cherche ainsi à favoriser le choix de l’implant idéal pour chaque œil de chaque patient.
Quelles sont les avancées en chirurgie de la cornée et chirurgie réfractive
Cati Albou-Ganem. Les techniques de chirurgie réfractive évoluent sans cesse. Et cela grâce aux progrès technologiques.
Nos lasers bénéficient de logiciels de plus en plus performants, et offrent de plus en plus de précision et de fiabilité, toujours dans le but d’obtenir une vision parfaite sans aberration, avec une acuité visuelle sans correction supérieure à 10/10. Accompagnant tous ces progrès, la chirurgie cornéenne lenticulaire intrastromale se développe aussi en permettant de corriger aujourd’hui les hypermétropes. En effet, cette approche chirurgicale permet d’éviter les aléas liés à la découpe qui, même s’ils ont été pratiquement réduits à zéro grâce à l’utilisation du laser femtoseconde ne sont pas complètement supprimés. Elle autorise également des zones de traitement élargies et une excellente stabilité.
C’est pourquoi nous pouvons espérer à terme une chirurgie réfractive laser encore plus personnalisée et parfaitement adaptée à chaque cornée de chaque patient. Cette technique ablative au laser aux paramètres différents d’un individu à l’autre est un objectif réalisable, notamment, grâce aux avancées de l’imagerie pour une cartographie ultra précise et détaillée de l’épaisseur, de la courbure, de la forme et de la biomécanique de la cornée. Cette cartographie est complétée par une aberrométrie de haute précision, permettant d’optimiser les traitements pour une supervision de très grande qualité.
Par ailleurs, l’intelligence artificielle, déjà utilisée depuis longtemps en ophtalmologie, pourrait transformer la planification chirurgicale en améliorant la stratégie réfractive par le choix des profils d’ablation optimaux en fonction des caractéristiques individuelles de chaque cornée. Des modèles de simulation pourraient d’ailleurs permettre d’anticiper précisément l’effet du traitement sur la vision. Enfin, l’intelligence artificielle pourrait ajuster le profil d’ablation en fonction des réactions tissulaires observées pendant la procédure chirurgicale. Enfin, en intégrant des données biométriques et des résultats chirurgicaux antérieurs l’IA peut aider à choisir la meilleure technique réfractive : LASIK, PKR, SMILE …et optimiser les paramètres de traitement.
La personnalisation des traitements réfractifs passe aussi par une adaptation de la photoablation à la biomécanique cornéenne. Les futures chirurgies pourraient prendre en compte la réponse individuelle de chaque tissu cornéen pour maximiser la stabilité de la chirurgie, même à très long terme. La chirurgie réfractive ablative au laser sera ainsi un jour capable de corriger la myopie, l’hypermétropie ou l’astigmatisme, mais aussi la presbytie de manière entièrement personnalisée pour chaque cornée de chaque patient avec une extrême précision et toujours avec une grande sécurité.À long terme, des approches comme la régénération cornéenne ou la nanotechnologie pourraient rendre possible une correction idéalement ciblée sans nécessité d’ablation tissulaire.
Quant aux implants phaques ils sont proposés aux patients ne pouvant pas bénéficier de la chirurgie ablative au laser, soit du fait d’une amétropie trop importante, soit du fait d’une morphologie de la cornée l’interdisant.
Parmi les nombreux implants qui ont été commercialisés seuls les implants phaques de chambre postérieure restent disponibles sur le marché. Leur design a été bien amélioré en particulier avec l’addition d’un micro-orifice central permettant de s’affranchir des iridectomies périphériques pré ou per opératoires. Le problème principal reste le calcul le plus précis possible de la taille de l’implant pour qu’il se positionne à environ 500 microns du cristallin. Mais là aussi, la technologie haute résolution swept source OCT (Optical cohérence tomography) et UBM (ultrasound biomicroscopy) nous aident à mesurer le diamètre de sulcus à sulcus.
Pouvez vous dire quelques mots à propos de votre engagement avec SoFem ?
Cati Albou-Ganem. En 2021, j’ai créé et lancé la SoFem, société, ophtalmologique féminine française, avec Barbara Ameline et Marie Weissrock, en ayant pour objectif de réunir plusieurs femmes, reconnues par tous, pour leurs qualités humaines et professionnelles, et avec qui nous avions envie de travailler. La SoFem avait pour intention première la mise à l’honneur des femmes ophtalmologistes, en leur donnant la parole et l’occasion de valoriser leur parcours.
Et si plusieurs raisons ont motivé la création de cette société, la motivation principale provient d’un constat corroboré par les publications d’une association nationale, créée par le docteur Géraldine Pignot: « Donner des ELLES à la santé » montrant que si les femmes sont très présentes dans le domaine de la santé, à proportion de 60 % pour les internes, et majoritaire dans beaucoup de spécialités médicales comme l’ophtalmologie, dès que l’on consulte les chiffres pour les postes à responsabilité (Professeur, Praticien hospitalier, Chef de service) ceux-ci indiquent qu’il existe encore une inégalité de fait entre les hommes et les femmes. Cette inégalité est également flagrante sur les podiums des congrès, puisque seulement 5 à 15 % des orateurs sont des femmes.
Nous voulions absolument sensibiliser les plus jeunes générations à ce problème qui perdure encore aujourd’hui.
Quels sont les principaux freins et comment la SoFem agit-t-elle pour favoriser la reconnaissance des jeunes générations ?
Cati Albou-Ganem. Il faut savoir que cette sous-représentation des femmes est multifactorielle. La vie de famille est chronophage. Les femmes ont peu de temps à consacrer à leur présence dans les différents congrès car ces manifestations ont souvent lieu le soir et pendant les week-ends. Il est donc difficile de dégager du temps sans aide et sans soutien. Or les femmes ont tendance à être moins soutenues que les hommes. Et parfois elles sont réticentes à franchir le pas toutes seules.
Or participer à des congrès en tant qu’orateur, constitue une expérience inestimable tant sur le plan professionnel que personnel. Il fallait donc trouver un moyen pour aider les femmes, les soutenir et surtout les motiver.
Le rôle de la SoFem consiste à promouvoir la parole des femmes en prônant l’égalité des chances et d’enrichir la communauté ophtalmologique par des approches relevant de différentes sensibilités.
Avez-vous personnellement rencontré des obstacles en tant que femme chirurgienne ? Comment les avez-vous surmontés ?
Cati Albou-Ganem. Je n’ai jamais ressenti de machisme ou d’exclusion due à mon sexe. Comme il n’y a jamais eu d’ostracisme délibéré concernant ma participation en tant qu’oratrice dans les différents congrès et ma présence dans l’organigramme des sociétés savantes, puisque j’ai eu l’honneur et la chance de présider la SAFIR succédant au Professeur Joseph Colin qui m’a toujours soutenue, en étant cooptée par un conseil d’administration à majorité masculine et d’être vice-présidentes de la SFO en étant encouragée par un homme extraordinaire : le Professeur Pierre-Jean Pisella à qui je dois beaucoup. Plusieurs autres brillants ophtalmologistes hommes ont d’ailleurs accepté de me soutenir et de faire partie du comité d’honneur de la SoFem. Je profite de l’occasion qui m’est donnée avec cet article pour les en remercier tous sincèrement.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes femmes qui hésitent à s’engager dans une carrière chirurgicale ?
Cati Albou-Ganem. Vous qui avez déjà consacré beaucoup de temps à votre formation et qui n’osez pas vous mesurer aux exigences perçues comme insurmontables d’une carrière chirurgicale. Vous qui pensez que cette activité réclame une disponibilité que vous destinez en priorité à une vie de famille épanouie, sachez que vie de famille et accomplissement professionnel ne sont pas incompatibles. Tout est une question d’organisation. Les bénéfices retirés d’une participation régulière aux congrès d’ophtalmologie peuvent transformer votre vie professionnelle. Bien sûr ce surcroît de travail ne doit pas prospérer au détriment de votre vie personnelle. Il suffit de bien maîtriser les modalités de votre implication. La SoFem a pour principal objectif de vous montrer comment définir et appliquer ces modalités le plus efficacement possible. C’est-à-dire de préserver votre vie de femme tout en donnant une autre dimension à votre vie professionnelle.





