Rencontre avec le Pr Marie-Noëlle Delyfer, chef du service d’ophtalmologie du CHU de Bordeaux
Fille d’ophtalmologiste, elle a embrassé cette voie presque malgré elle, trouvant dans la rétine un terrain d’exploration fascinant. Entre avancées technologiques et enjeux de santé publique, elle partage sa vision d’une médecine en perpétuelle évolution, où l’intelligence artificielle et la télémédecine redessinent les contours de la pratique. Plongée dans l’univers d’une experte qui, loin des clichés, incarne la modernité et l’engagement au service des patients. Rencontre avec le Pr Marie-Noëlle Delyfer, chef du service d’ophtalmologie du CHU de Bordeaux.
Pourquoi avez-vous choisi de devenir ophtalmologiste ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. La question serait plutôt comment je n’ai pas réussi à ne pas faire ophtalmo !!! Je suis fille d’ophtalmo et avais toujours voulu faire médecine, tout en indiquant clairement que je ne ferai pas ophtalmo « comme Papa ». Après le concours de l’internat, j’ai voulu faire médecine interne (mais cela manquait d’actes techniques), puis radio (mais cela manquait de contact humain) … et j’ai donc fini en ophtalmo. Je n’ai jamais regretté. J’ai trouvé dans la rétine le moyen de garder un aspect « systémique » dans notre démarche qui m’intéresse encore aujourd’hui beaucoup, et l’imagerie disponible dans la spécialité a comblé aussi mes besoins « radiologiques ».
Quelles sont pour vous les avancées les plus marquantes en ophtalmologie ces dernières années ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Je pense en premier lieu à l’OCT. Les premières années de mon internat, on nous apprenait à analyser le fond d’œil et les lignes de bombement différentielles de la projection de la fente lumineuse… Cela apparait comme la préhistoire aujourd’hui, mais souligne les qualités sémiologiques de nos ainés.
Cela étant, je pense à la vitrectomie transconjonctivale 25G avec les trocarts étanches qui ont réduit de manière majeure les incarcérations rétiniennes et la durée opératoire, et la prise en charge quasi-systématique de la chirurgie en ambulatoire.
Plus récemment, l’OCT-angiographie, les analyses par segmentation en couches confocales, les microscopes opératoires, le laser à navigation assistée, l’approche génétique des risques et des moyens thérapeutiques.
Quels sont les progrès les plus prometteurs en imagerie rétinienne et en diagnostic précoce des maladies ophtalmiques ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. L’analyse multimodale permet d’identifier les anomalies précocement, de les localiser dans le tissu et de mieux comprendre les aspects physiopathologiques. Les logiciels de mesure de l’atrophie et de quantification des fluides semblent également très utiles pour quantifier la simple impression clinique et rendre plus objectifs les choix thérapeutiques.
Comment la thérapie génique transforme la prise en charge des pathologies oculaires ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. En matière d’affections neuro-dégénératives, l’approche génétique est la seule qui puisse traiter les maladies durablement, et non pas, dans le meilleur des cas, suspendre leur évolution à l’aide de traitements pharmacologiques dont l’effet reste transitoire. Évidemment, dans la cas d’une affection génétique avérée la correction de l’anomalie génétique, comme on a pu le voir avec le Luxturna® est magique. Dans le cas d’affections multifactorielles comme la DMLA, cela permet de corriger une prédisposition ou plus souvent d’apporter in situ la production du médicament nécessaire à la stabilisation de la maladie. Nous sommes néanmoins encore loin de sa généralisation en pratique quotidienne, mais cela va arriver à moyen terme.
La myopie progresse fortement en France : quelles stratégies préconiseriez-vous pour sa prévention et son ralentissement ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. C’est une question centrale alors qu’en 2050 1 Français sur 2 sera myope… Le meilleur traitement de la myopie reste sa prévention. Les données épidémiologiques dont nous disposons en population générale sont asiatiques. Nous débutons cette année une cohorte nationale « Clémence » afin d’étudier dans notre population française les facteurs de risque chez les enfants et pouvoir donner des recommandations de prévention adaptées à notre population. Le problème semble bien perçu par les autorités puisque le projet est soutenu par l’Éducation Nationale et les agences de santé (Santé Publique France et les ARS régionales concernées).
Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontés les ophtalmologistes français aujourd’hui ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Le principal défi que je vois est la précision du diagnostic quel que soit le segment considéré. Avec l’imagerie d’aujourd’hui, on ne doit plus rien rater… Ce qui implique plus que jamais un travail en équipe, avec le développement au sein des groupes de compétences complémentaires.
Le second – qui est d’ampleur – est d’apporter cette qualité de soins sur tout le territoire, ce qui constitue un problème complexe car pour bien être organisés il faut du « volume » … et cela n’est souvent possible que dans les grandes villes.
Quels sont les freins rencontrés au sein des hôpitaux ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Tout d’abord, le volume de la demande en soins. Les besoins de soins en secteur 1 sont criants pour une population fragilisée de plus en plus grande, et les urgences sont souvent rabattues sur les hôpitaux pour des problèmes de disponibilité, de complexité, de polypathologies.
Ensuite, le renouvèlement des équipements est souvent difficile alors que l’ophtalmologie n’est pas la seule activité des hôpitaux, mains une parmi tant d’autres. Mais on y arrive souvent …
La pénurie de spécialistes en ophtalmologie est encore un problème en France : quelles solutions pourrait-on mettre en place pour y remédier ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Le nombre d’internes en formation a drastiquement augmenté ces dernières années, et on voit les jeunes s’installer dans des zones plus « rurales », pour la qualité de vie et aussi pour s’assurer un recrutement qu’ils ne pourraient plus avoir dans des grandes métropoles. EN tous cas, en Nouvelle Aquitaine cela bouge.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes médecins qui souhaitent se spécialiser en ophtalmologie ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. D’abord, je leur dirais qu’ils ont raison, c’est une spécialité variée et dynamique. Il y aura du travail pour tous, la démographie des ophtalmologistes en exercice leur reste très favorable. Après, chacun priorisera selon ses objectifs : la surspécialité, le lieu de vie, les conditions d’exercice.
Bordeaux est un pôle d’excellence en ophtalmologie : quelles sont les principales recherches menées actuellement dans votre service ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Nous travaillons dans différents axes. En rétine, notre équipe de recherches se focalise avant tout sur l’épidémiologie en population générale, donc l’étude des facteurs de risque des pathologies rétiniennes (environnement, génétique, anatomie). Le suivi de notre cohorte Aliénor sur le vieillissement rétinien et la DMLA est terminé et a débouché sur plus de 60 publications internationales. Nous initions maintenant la cohorte nationale Clémence chez les enfants sur les facteurs de risque de la myopie et plus largement le développement oculaire. Nous sommes impatients de commencer.
Après, en clinique directement dans le service, nous participons aux essais industriels et institutionnels sur les nouveaux traitements dans la DMLA (anti-VEGF, Anti-compléments, implants électroniques, thérapie génique…) et la rétinopathie diabétique (anti-VEGF, laser ciblé, …), principalement.
Comment mieux former les jeunes ophtalmologistes aux nouvelles technologies et aux chirurgies de pointe ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Les jeunes en formation sont particulièrement chanceux si on compare leur formation à celle proposée ailleurs en Europe, où l’accès au bloc est très difficile et peu encadré. Les jeunes diplômés sortent autonomes en chirurgie de « routine ». Pour la chirurgie de surspécialité il faut le plus souvent acquérir l’expérience du clinicat pour vraiment être performant. La chirurgie reste en effet une affaire d’expérience : il faut avoir traité suffisamment de cas pour ne plus se laisser surprendre. L’échange des pratiques et les sessions de vidéos/chirurgies en directs et/ou commentées sont de ce point de vue très intéressants.
Quelle est la place de la simulation en chirurgie ophtalmologique dans l’enseignement actuel ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. La simulation devient un passage obligatoire selon le dogme « jamais la première fois sur un patient » qui est mis en avant par les universités. Les simulateurs actuels sont très performants. La courbe d’apprentissage s’en trouve incontestablement accélérée pour la confiance et sécurité de tous.
Le collège des Universitaires (COUF) travaille depuis plusieurs années sur la validation d’un « permis d’opérer » sur simulateur. Son principal frein a été, jusqu’à ce jour, la diffusion des appareils de simulation sur le territoire.
Quelle est votre opinion sur l’intelligence artificielle en ophtalmologie, notamment pour le dépistage des rétinopathies diabétiques ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Qu’on le veuille ou non, l’I.A. est partout et sera partout, nous devons l’utiliser et l’apprivoiser sinon elle nous sera imposée dans un modèle d’exercice qui ne sera pas au bénéfice de l’ophtalmologie telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Dans le dépistage de la RD aujourd’hui, il faut rappeler que les machines disponibles actuellement ont le marquage CE pour l’aide au diagnostic et non le dépistage sans contrôle. C’est une nuance qu’il faut intégrer.
Les plateformes de télémédecine et le suivi à distance des pathologies chroniques se développent : quels sont les bénéfices et les limites de ces outils ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. A titre personnel, je n’ai pas l’expérience de ce type de pratique, mais la télé-expertise pourrait permettre d’aider des confrères qui ont un doute diagnostique et éviter ainsi des déplacements de patients et des consultations surchargées dans les grands centres experts. Je pense qu’il faut travailler dans ce sens.
Je suis cependant défavorable aux « boites » de consultations en supermarché qui ne me semblent pas adaptée à l’ophtalmologie.
Pensez-vous que l’IA remplacera un jour certaines compétences médicales ou restera-t-elle un simple outil d’aide à la décision ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Je ne suis pas une geek, du tout. Pour autant je suis impressionnée par ce que permet de faire l’I.A. On imagine tous que l’I.A. peut nous épargner des taches de dépistage (diabète, DMLA…). De cela nous n’avons rien à craindre à mon sens, car cela permettra de nous recentrer sur le soin qui est notre vrai cœur de métier et de gagner en expertise. Mais je pense surtout que l’I.A. va nous ouvrir des perspectives encore inconnues. A titre d’exemple, une équipe de recherche de Singapour (cohorte SCORM) a présenté à Euretina cette année la possibilité en I.A. de prédire l’évolution vers la myopie des enfants à partir d’une simple photographie du fond d’œil ! Cela le médecin humain ne pourrait jamais le faire seul…
Si vous pouviez faire un vœu pour améliorer la vie de vos patients, quel serait-il et pourquoi ?
Pr Marie-Noëlle Delyfer. Nous nous sommes déjà beaucoup améliorés. Les patients ont, le plus souvent, dans le même temps le diagnostic et le traitement grâce à la réorganisation de nos consultations. Avec les nouvelles thérapeutiques et le Treat and Extend, les venues sont planifiées et de plus en plus espacées. Je pense cependant que nous devons nous améliorer sur la communication, les explications données. En cela, les outils numériques et l’éducation thérapeutique sont à développer.